On parle souvent de ceux qui arrivent.
Pourtant, dans une voie spirituelle, ce ne sont pas les
entrées qui comptent. Ce sont les persistances.
Au début, il y a l’élan. L’intuition juste. Parfois même
une reconnaissance profonde. Mais très vite, cet élan est recouvert par autre chose :
des attentes.
Attentes d’expérience, de transformation rapide, de
validation, reconnaissance et résultats visibles. Une forme de projection, souvent
inconsciente, sur ce que la voie devrait donner, sur comment l'enseignant.e devrait se
comporter.
Des ambitions spirituelles, souvent inavouables même à
soi-même, apparaissent. Viser à être maître. Calife à la place du Calife. Petites
combines intérieures oscillant entre séduction et opposition.
Des enfantillages, un regard entièrement centré sur ses
propres besoins sans aucune perspective et vision d'ensemble. Du servir
ensemble.
Puis vient le moment où quelque chose ne va plus, ne
correspond plus.
Pas parce que la voie est défaillante, mais parce que la
projection se fissure.
C’est là qu’apparaît un passage étroit, presque
invisible si on ne le connaît pas. Une zone de désillusion. Un creux. Quelque chose qui
n’a rien de spectaculaire, mais qui est profondément décisif.
Beaucoup s’arrêtent ici. Ou se mettent en retrait, en
gardant un pied dedans, un pied dehors. Surtout ne pas avoir à trancher. Garder la
porte ouverte, on ne sait jamais n'est-ce pas ? "Ça peut toujours servir". Sans s'en
rendre compte, on se comporte avec sa voie spirituelle (qui du coup n'en n'est plus
une) comme avec ces objets dont on ne veut pas se débarrasser.
Mais ce moment n’est pas un accident.
On le retrouve dans toutes les traditions sérieuses,
sous des formes différentes. C’est une mise à l’épreuve silencieuse : non pas de la
motivation, mais de la capacité à continuer sans être nourri par ce qu’on
attendait.
Dans les traditions anciennes, cela prenait parfois la
forme de tâches simples, répétitives, sans reconnaissance.
Balayer une cour pendant des années. Porter de l’eau.
Couper du bois. Non pas pour “tester” au sens moral, mais pour laisser s’éroder ce qui,
en soi, cherche encore à tirer profit du chemin.
Aujourd’hui, ce passage existe toujours. Mais il est
moins visible. Moins ritualisé. Et donc plus facilement évité.
Ceux qui restent passent pourtant par là. Ils le
trouvent comme le fameux quai 9 3/4 de Harry Potter.
Ils cessent progressivement de chercher une
confirmation. Ils arrêtent de mesurer leur progression à l’aune de leurs ressentis ou
de leurs attentes initiales. Quelque chose se stabilise. Une forme de simplicité
apparaît. Le travail commence à devenir… LE Travail.
Pas au sens d’effort forcé. Mais au sens d’une
continuité qui ne dépend plus des hauts et des bas internes.
C’est à ce moment-là seulement que le mot disciple
commence à avoir un sens RÉEL. C'est le moment de la naissance du disciple. Avant,
c'est du théâtre, parfois très bien joué d'ailleurs.
Avant, il y a de l’intérêt, de l’implication, souvent
même de la sincérité. Mais il manque le corps même de ce qui fait un ou une disciple :
le passage du métal au feu, qui permet sa reconfiguration.
Un enseignant ne calibre pas son enseignement sur ceux
qui hésitent ou se tiennent à distance.
Il le calibre sur ceux qui sont là.
Pas pour exclure. Par responsabilité.
Un.e enseignant.e spirituel.le digne de ce nom ne donne
pas seulement quelque chose à ses élèves. Il ou elle rend des comptes. À sa lignée. À
son propre maître. Et à ceux qui, précisément, ont traversé ce seuil silencieux et sont
restés. Sont LÀ.
Car ce sont eux qui portent réellement la transmission.
Et sa responsabilité future.
Ce ne sont pas forcément les plus enthousiastes au
départ. Pas les plus visibles. Mais ceux qui ont accepté de perdre ce qu’ils croyaient
venir chercher, et ont finalement trouvé bien mieux : la partie d'eux-mêmes qui
cherchait désespérément à émerger, et qui étouffait sous la carapace égotique.
Il y a une forme de sobriété dans leur présence. Quelque
chose de moins démonstratif, mais de plus stable. Moins spectaculaire, mais plus
fiable. Ils sont devenus responsables, et insensibles aux clivages.
Ceux qui restent ne sont pas nécessairement ceux qui
brillent le plus au premier abord. Mais paradoxalement ils sont les vrais joyaux de la
Voie.
Ceux qui donnent sens aux efforts et à l'amour de toutes
les générations de maîtres et disciples qui les ont précédés.
Fabrice
Personnellement, je ne
cherche pas de "disciples" (je n'en ai pas les moyens), mais des personnes qui veulent
vraiment s'investir dans la pratique, la mettre en priorité dans leur vie quotidienne,
parce qu'elles ont compris qu'elle nourrirait leur vie et la rendrait meilleure
!